Le jour où ma vie a changée…
Bien que du temps soit passé, les souvenirs sont nets, précis, comme gravés dans ma chair.
Ils sont gravés dans mes os.
Matin de boulot, stress et fatigue.
Une opération de montage chez un fournisseur.
Ma main blanche, posée sur une pièce de résine orangée.
Ma main comme un coquillage, fragile et transparente.
Et mon collègue aux commandes de la machine.
Et la barre métallique qui tourne, lentement, inexorablement.
Qui se rapproche de ma main.
Lentement, inexorablement.
Et ma surprise quand ma main se retrouve pincée.
Un moment de flottement, un arrêt de mon cerveau.
Une demi-seconde pour comprendre, une éternité.
Et la barre qui continue son chemin, lentement, inexorablement.
Flottement.
Puis le craquement.
Comme une bouchée de céréales au petit déjeuner.
Crack ! Un bruit sec, de brindille sous le pied d’un chercheur de champignon.
Le craquement de mon os.
Et instantanément, la compréhension, le flash de mon cerveau.
La compréhension.
Je vais entendre mes tous mes os craquer, les uns après les autres.
Et puis ça la barre va me trancher les doigts.
Je vais les voir tomber, le sang couler.
Et mon cri, de peur, de douleur, de panique, en boucle, sans queue ni tête.
La machine qui s’arrête, qui repart en arrière, qui libère ma main.
Je tiens mon bras de l’autre main, comme un corps étranger, comme un animal étrange et renié.
Je regarde le sang couler le long de mon poignet.
Une goutte s’écrase par terre. Je regard la tâche dans la poussière, comme une toile de pop art.
La poussière grise, l’éclaboussure rouge sombre.
Mon cerveau tourne à fond, je liste le nombre de chose de ma vie qui me sont finis avec plus qu’un pouce et un auriculaire.
Plus de musique.
Plus d’escalade.
Plus de vie autonome.
Plus de boulot.
Je sens que je vais m’évanouir.
Je me pose au sol, les jambes en l’air.
Mes collègues tournent en rond, choqués, déboussolés.
Je me reprends en main, je plaisante : heureusement que je me branle de la main gauche !
Au fond de moi, j’espère que ce n’est qu’une plaisanterie macabre.
Elle a un goût amer de terreur et de désespoir.
Puis l’appel des secours.
L’attente.
Mes doigts qui noircissent. Qui nécrosent peut-être déjà ?
L’attente, longue.
Le retour en ambulance, les urgences.
Les soins, les radios.
Et enfin, quatre heures après, le verdict : « juste » une fracture.
Un point, un ou deux mois d’atèle, trois de rééducation.
La vie que j’aurai pu avoir a défilé.
En substance, je l’ai vécu, et chaque geste simple et quotidien me la rappelle.
En comparaison ma vie, la vraie, la réelle, malgré toute les imperfections que je peux lui trouver, je la chéri.
Je ne crois pas en Dieu, mais je suis passé près d’un absolu proche de la religion.
Un absolu de la vie et de la mort.
J’espère toujours garder cette compréhension, comme une ombre qui me hantera parfois, mais qui sera un contre-poids tous mes
excès.